À propos de «La petite dame du Capitole»

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Tournage 2005


Le Capitole 1953 Le Capitole 22 octobre 1962


(images à télécharger en haute résolution dans l'espace presse)   

Note d'intention

Le principal n'est pas de réussir, ce qui ne dure jamais,
 mais d'avoir été là, ce qui est ineffaçable.
Jacques Maritain

Depuis des années, je vois, à Lausanne, une petite dame sans âge monter avec peine l'Avenue du Théâtre, un sac en plastic dans chaque main. Elle va travailler. Avec le temps elle s'est voûtée et marche plus difficilement.

Lucienne Schnegg, cette petite dame souriante - solide comme un roc alors qu'elle a l'air fragile comme une porcelaine - est la propriétaire-directrice du plus beau, du plus vieux et du plus grand cinéma de Lausanne: le Capitole. Elle a connu l'âge d'or du cinéma avec ses 25 employés et vit, à 80 ans, le déclin de son cinéma, la fin d'une grande époque face au monopole des autres salles. Après le paradis, la descente en enfer. Elle est la dernière représentante d'un monde perdu. Il m'a semblé important de lui rendre hommage dans un film consacré à «son mariage» avec «son cinéma», le Capitole, depuis le 1er août 1949.

Lucienne Schnegg est un personnage comme il n'y en a plus, une page de notre histoire, de notre mémoire.

En tant que film, il fera partie de la galerie de portraits de femmes que j'ai réalisés tout au long de ma vie de cinéaste depuis «La Mort du Grand-Père», «Angèle Stalder», «La Grève de 18«, «Susan», «Mais vous les filles... », «La Filière», «Journal de Rivesaltes», «Jour de marché», toutes ces petites «héroïnes» de la vie quotidienne dont l'Histoire avec un grand H ne parle jamais. A l'image de celles-ci, Lucienne Schnegg est une rebelle, une insoumise, une passionnée qui ne vend pas son âme aux lois du commerce planétaire qui veut sa disparition.

Le film, à travers le portrait d'une petite dame dans son cinéma, nous emmène au-delà, en nous informant sur la marche du cinéma, l'attitude des distributeurs, des multiplexes, de la censure, et de l'impossibilité à rester un artisan indépendant dans le monde actuel. 

J'ai peur qu'après la mort de Lucienne Schnegg, ce témoin d'une époque ne disparaisse dans l'indifférence. Est-ce à la ville de Lausanne de sauver ce navire ou faut-il le laisser devenir un parking ou un supermarché ?

Les thèmes abordés seront liés à l'importance du cinéma dans sa vie, tantôt heureuse, tantôt sacrifiée. Enfant à Tavannes, adolescente en Angleterre, déjà mordue de cinéma, secrétaire du patron du cinéma, puis après de nombreuses tribulations patronne du Capitole. Construit en 1928, le Capitole est le premier, le plus grand, le plus beau cinéma de Lausanne, avec 1'100 places, 4 vestiaires, 1 bar, des loges, une fosse d'orchestre. « 1'100 places, c'était serré, mais les gens ne mettaient pas les pieds sur les chaises, ils étaient mieux élevés et plus petits aussi, je pense... C'était aussi un théâtre jusqu'en 1949, il y avait derrière l'écran des loges pour les acteurs et une trappe pour le souffleur. »

Jacqueline Veuve

Presse

La lettre du Syndicat français de la critique du cinéma, novembre 2007

Fous de Cinoche:

Lucienne Schnegg – Capitaine Courage à la barre du Capitole

Mademoiselle Lucienne Schnegg, 82 ans, était déjà bien connue des habitants de Lausanne et de la région, comme aussi des habitués du Festival de Locarno dont elle est une fidèle. Depuis deux ans sa notoriété s'est élargie. Grâce au sensible portrait que la réalisatrice suisse Jacqueline Veuve, ancienne collaboratrice de Richard Leacock et de Jean Rouch, lui a consacré et que nous eûmes le plaisir extrême de revoir, en juillet dernier, sur TV5. Invitation à partager l'aventure d'une exploitante passionnée.

Cinema Paradiso
Cinéphile, elle ne l'est pas dans l'acception « savante » du terme mais, étymologiquement, c'est-à-dire en amoureuse du cinéma, de l'évasion et des rêves que les images apportent au public des salles dites obscures. Passionnément. À la folie ! Pourtant, si elle est devenue exploitante, c'est un peu par hasard. Quand, en 1949, elle accepte le poste de secrétaire du Capitole, la salle mythique de Lausanne, un temple du septième art, inauguré en 1928 (Avec plus de mille places, c'est la plus grande, la plus ancienne, et la plus luxueuse des salles de la ville, avec le plus grand écran, les plus belles orgues) que son patron, Monsieur Kohn, qui vient d'acheter à la Metro Goldwyn Mayer, lui propose. Auparavant, elle travaillait pour lui dans son entreprise de crèmerie, à Genève.

Au vrai, il ne s'agissait que de ranimer la flamme. N'avait-elle pas été, toute gamine, touchée par le virus. En effet ses parents, à Tavannes, petite cité du Jura suisse où elle naquit en 1925, logeaient chez la propriétaire du cinéma de la ville, le Royal. Et l'une de ses distractions favorites alors était, avec sa sœur, de se faufiler dans un endroit, d'où l'on pouvait voir les films, tous les films : Pagnol, Chaplin, Shirley Temple... et tous les grands succès de l'époque abondamment racontés dans Ciné Miroir. Quand elle entre au Capitole, elle a 24 ans. Depuis elle, elle n'a jamais quitté cette salle, restée farouchement indépendante et dont elle est, depuis 1962 la propriétaire... la femme à tout faire, se considérant comme le capitaine de ce grand et vieux navire.

Au Capitole pour la vie
Mignonne, Mademoiselle Schnegg, était très courtisée et deux prétendants s'étaient même déclarés. Mais c'est au Capitole à qui elle donne alors sa préférence et qui devient la grande passion dévorante de sa vie. Elle se souvient du temps où l'on sortait en famille au cinéma, comme on va au théâtre ou au concert, où l'on connaissait les habitués. Où l'on réservait sa place à l'avance. Où les salles étaient le plus souvent bien pleines, et pas seulement le samedi soir ou le dimanche en matinée... Elle se rappelle les vingt-cinq personnes, dont six ouvreurs en livrée qui composaient alors le personnel de cette salle renommée. En 1982, alors que ET, le film de Spielberg fait un malheur (près de 85 000 spectateurs en quatorze semaines), Monsieur Kohn, qui s'était toujours entièrement reposé sur elle, ne venant que deux ou trois heures par jour au Capitole, quitte ce monde pour *Les Verts pâturages. C'est à elle qu'il avait - au grand dam de sa famille - laissé la barre du navire. Mais peu à peu, avec notamment l'engouement pour la télévision, la concentration des majors, la création des complexes cinématographiques et le temps des multisalles, la mer se creuse, la navigation devient hasardeuse, avec des films de plus en plus difficiles à obtenir pour ceux qui ont l'outrecuidance de l'indépendance. Avec le public, de plus en plus souvent, très clairsemé, laissant vacantes la quasi-totalité des 800 places que compte aujourd'hui la salle. « Les gens sont plus grands qu'avant et il faut caser les jambes ! dit Jacqueline Veuve. Mais la petite dame du Capitole, sous son aspect frêle, un peu malingre même, se révèle une sacrée championne de sa salle qu'elle défend, bec et ongles, aidée par quelques vrais fidèles, insoumise et vaillante, dernière représentante d'une époque... C'est qu'elle l'aime son cinéma, c'est qu'elle les aime les grands films et les stars. Toute sa vie ! Avec l'enthousiasme d'une groupie, elle se rappelle de la venue dans sa salle de Daniel Gélin, de Roger Moore (Comme elle est fière de son autographe de James Bond !). Elle évoque aussi les séances (il fallait alors couper la ventilation) auxquelles assistait la Reine d'Espagne en exil, Victoria-Eugénie (un jour elle se souvient même être montée, avec le chauffeur, dans la Cadillac royale !). Elle rappelle aussi la faveur accordée, après sa libération par ses ravisseurs, au jeune fils Peugeot, alors âgé de 10 ans et qui put à la demande de son père, assister depuis la cabine de projection, à un film frappé d'interdiction aux moins de 16 ans. Photos de vedettes, évocations de grands succès populaires, Mademoiselle Schnegg est riche de ses souvenirs. Oubliant les lames qui se brisent contre son vénérable paquebot, et qui ont eu raison du « Normandie », autre grande salle de Lausanne, Lucienne Schnegg, irréductible, pestant contre les multiplexes, déploie une énergie insensée. Elle est à la fois caissière, concierge, barmaid, chef d'entreprise, négociatrice, public relation et... femme de ménage. C'est elle, le soir, après la dernière séance qui inspecte fauteuils et rangées, décolle un chewing-gum, récupère un téléphone oublié avant de rechercher son propriétaire, passe l'aspirateur. Un plan du film la montre, menue, cassée en deux s'accrochant à la rampe pour gravir, avec peine, le grand escalier.

Le « septante millimètres »
On ne se lasse pas de l'entendre évoquer les temps fastes du cinéma, de s'enthousiasmer pour des films comme Mary Poppins, West Side Story ou Le Jour le plus long, ou confier son adoration pour les acteurs et les actrices. Ah, Katharine Hepburn ! Dernière grande salle indépendante, le Capitole ne survit que grâce à l'énergie de cette dingue du cinoche, la « petite dame » qui se souvient des années de gloire quand la salle programmait les exclusivités les plus rechercbées, des westerns en Cinémascope, du « septante mm ». Mais, solide au poste, obstinée, aimant par-dessus tout son travail, notant dans un gros cahier les résultats et la vie de la salle toujours très conviviale, elle ne se plaint pas et maintient sa barre. Mâtin quelle énergie ! La vie est lin roman.


 

 

24heures, 1er février 2005, p.23, JULIEN MAGNOLLAY

La p'tite dame du Capitole «embobinée» par Jacqueline Veuve.

La réalisatrice vaudoise tourne un moyen métrage sur Lucienne Schnegg, l'octogénaire patronne du mythique cinéma lausannois. Un film-hommage sur un mode en voie de disparition.

«Je vais partir à Hollywood! Il va falloir que j'engage des bodyguards."» Lucienne Schnegg est d'humeur lutine. Il lui aura fallu attendre le jour de ses 80 ans, jeudi passé, pour passer devant les caméras. Juste retour des choses pour ce petit bout de femme qui, depuis 1949, vit corps et âme pour son cinéma, le Capitole, immense vaisseau de 867 places, situé à l'avenue du Théâtre. Sa «maison», comme elle le dit.

Ce jeudi 27 janvier, un petit bus est parqué sur le trottoir. Le matériel de l'équipe de Jacqueline Veuve. Depuis le début de l'après-midi, la deuxième plus vieille salle obscure de Lausanne s'est transformée en plateau de tournage. «Et ma maquilleuse, elle est où?» pouffe Mlle Schnegg. Derrière elle, perche en main, caméra sur l'épaule, les techniciens s'activent. «Ils vont me coller aux fesses pendant trois jours», sourit la petite dame, avant de se reprendre: «Ils m'ont accroché un micro, alors il faut que je la boucle.»

Un homme pousse la porte du cinéma. Fleurs en main, ce comédien est venu souhaiter bonne fête à la patronne. «Excusez-moi, vous pouvez refaire ça», demande Jacqueline Veuve. L'homme devra s'y reprendre à quatre fois. «And the winner is... », lâche ravie Mlle Schnegg en déballant son bouquet.


«Mais elle est passée où?»

Début décembre, Jacqueline Veuve a posé une première fois sa caméra numérique sur la moquette rouge du vénérable paquebot. Ce jour-là, une fois n'est pas coutume, le cinéma était plein à craquer. Le syndicat FTMH (devenu Unia) y fête le Noël des enfants, avec projection du film Shrek. «Elle était rayonnante, se souvient Jacqueline Veuve. Ça lui rappelait la belle époque, quand les gens faisaient la queue le long de l'avenue du Théâtre.»

Jeudi passé, en fin d'après-midi, une ambiance de splendeur passée régnait au bar du cinéma. Flûtes de champagne et flûtes tout court. L'apéro d'anniversaire avait été organisé par Jacqueline Veuve. Anciens placeurs, projectionnistes, amis: le hall était bien rempli.

Malgré son âge, une jambe percluse d'arthrose et une main droite bloquée, conséquence d'une agression en 2002, la patronne du Capitole reste sacrément vigousse. De la caisse au bar. Du bar à la salle de projection. Et retour. «Ouh... Ouh. Mais elle est passée où?» s'inquiète régulièrement Jacqueline Veuve, un ample manteau bleu posé sur les épaules. «Vous savez, les filles du Jura du Sud, c'est du solide», souffle l'octogénaire, originaire de Tavannes.


«Qu'il reste une trace de tout ça»

Les deux femmes se connaissent depuis longtemps. Par le cinéma? Non, le voisinage. Toutes deux habitent le même quartier, près de la gare de Lausanne. Fait étonnant: le Capitole et la résidence familiale de Jacqueline Veuve ont été dessinés par le même architecte.

«Il y a quelques mois, elle m'a fait un signe depuis sa caisse, explique la cinéaste. On a causé. Cette petite femme dans un si grand espace... J'ai réalisé que c'était un monde qui disparaissait. Je me suis dit: il faut creuser.» Plutôt discrète, Lucienne Schnegg a cette fois-ci accepté d'être filmée. «Pour qu'il reste une trace de tout ça», explique-t-elle. Elle a également dit oui à Bertrand Nobs, des archives filmiques de la ville de Lausanne, qui tourne également ces jours un documentaire sur elle. Connaissait-elle l'œuvre de Jacqueline Veuve? «J'ai entendu parler de ses films, mais je n'en ai jamais vu, avoue-t-elle. Vous savez, je ne suis pas une cinéphile, plutôt la fée du logis.»

Dans un Lausanne où les salles à écran unique ont fermé une à une ces dernières années, le Capitole fait figure de dernier des Mohicans. Militante, Jacqueline Veuve? «Non. C'est une cause perdue. Mais je suis touchée par la lutte jusqu'au bout de cette petite dame. Elle tient parce que c'est sa vie. Quand elle pourra plus, ça sera fini. Ces salles qui disparaissent, c'est un bout de l'âme de Lausanne qui s'en va.» 

Le documentaire, de 55 minutes, sortira à Noël dans les salles.

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